Alberto Granado ou le destin d’une amitié légendaire avec le Che

Publié le par pcfuzege

 

Alberto Granado, ami d’enfance d’Ernesto Guevara, 
est mort samedi dernier à La Havane, à l’âge de quatre-vingt-huit ans. Compagnon du « Che », il avait entrepris avec lui, en 1952, un périple de 10 000 kilomètres en moto à travers l’Amérique du Sud.

Alberto Granado en 2007L’enveloppe était fatiguée par les années. Mais l’âge n’altérait en rien son regard pétillant, et son sourire. Dans sa demeure excentrée du cœur de La Havane, Alberto Granado aimait à recevoir sur son balcon. Dans la pièce voisine, des photos, témoins de ses convictions : les présidents Hugo Chavez et Evo Morales, et Ernesto Guevara, Che, son ami, rencontré lorsqu’ils pratiquaient tous deux le rugby. Une amitié à vie, scellée lors d’un périple de 10 000 km sur une Norton 500 cm3, baptisée la Poderosa (la Vigoureuse), avec laquelle ils ont parcouru leur Argentine natale, le Chili, le Pérou, la Colombie, et enfin le Venezuela.

Les yeux malicieux d’Alberto Granado se sont définitivement éteints le 5 mars, à l’âge de quatre-vingt-huit ans. Et sa vision du continent, découvert lors de ce voyage initiatique, devenu légendaire, est restée intacte. En 2004, Carnets de voyage, du réalisateur brésilien Walter Salles, met en scène le périple à moto des deux jeunes gens. Un road-movie à travers des contrées défigurées par les inégalités qui les bouleversa à vie. « Il m’en coûtait et il me coûte toujours d’avouer que ce voyage fut si important », nous confiait-il chez lui, en 2007, à l’occasion du quarantième anniversaire de l’assassinat du Che (1). « Les années passant, les livres écrits, le film réalisé, on se rend compte que des étapes du voyage constituent de nouveaux points de départ, et mises au point de la vie, racontait-il. En Argentine, un berger nous raconte l’exploitation. Ernesto fait la connaissance d’une veille dame qui a été l’esclave d’une famille qui veut la congédier parce qu’elle peut ne plus travailler. Il considérait que les gouvernants devaient plus se préoccuper des gens que de leur monde. »

Alberto Granado et Ernesto Che Guevara se frottent aux réalités sociales et politiques de l’Amérique latine. En 1955, l’hémisphère latin est la chasse gardée des États-Unis, « son » arrière-cour, au titre de la doctrine Monroe, selon laquelle ce continent est leur. Grotesque et tragique. C’est le choc : la pauvreté endémique, le cortège de paysans misérables, ses « Juan sans terre », l’humiliation face à une oligarchie toute-puissante… « Nous avons pris conscience de l’exploitation de l’homme par l’homme dans notre propre pays. Exploitation qui s’est révélée avoir une ampleur internationale », rappelait-il, il y a vingt ans, dans les colonnes de l’Humanité. Trois étapes marqueront les deux hommes : les mines de Chuquicamata au Chili, exploitées par les compagnies américaines, la grandeur de la civilisation inca, meurtrie par la colonisation espagnole, et le racisme à l’encontre des Indiens, enfin la léproserie amazonienne de San Pablo, où ils se rendent au chevet de malades exclus de la société.

Neuf mois durant, les voilà marchands ambulants, dockers, plongeurs et même entraîneurs de football, pour financer leur périple. Jusqu’en 1952 où leur chemin se sépare. Alberto Granado, déjà biochimiste, reste au Venezuela. Ernesto Guevara repart en Argentine pour achever ses études de médecine. Durant huit ans, ils ne se reverront plus. « Mial », son surnom de rugbyman, attend, à Caracas, son ami pour mettre au point un vaccin contre la lèpre. Mais « Fuser » ne viendra pas. Il devient le Che. Au Guatemala, il a assisté à l’interventionnisme états-unien qui renverse le régime d’Arbenz, jugé trop progressiste parce qu’il souhaite mettre en place une réforme agraire plus égalitaire. La présence de la CIA le contraint à l’exil au Mexique où il rencontre Fidel Castro. En 1956, il embarque à bord du bateau Granma pour libérer la grande île des Caraïbes réduite au statut de bordel mafieux des États-Unis. Le 1er janvier 1959, les guérilleros renversent la dictature de Batista. Le Che est désormais « Comandante ».

« Pendant huit ans, je ne sais pas où était Ernesto », se souvenait-il. Un an après l’avènement de la révolution, les deux amis se retrouvent enfin à La Havane. « Le voyage que nous avions entrepris nous avait ouvert les yeux d’un point de vue social, aimait-il relever. Nous voulions un monde meilleur. Mais il nous manquait une perspective politique (…). En juillet 1960, alors que j’écoute le discours de Fidel, je réalise qu’il parle de ce dont nous débattions et rêvions en Argentine. J’ai compris l’importance de tout laisser pour venir ici. Une révolution commençait. » Un an plus tard, Alberto Granado s’installe à Cuba, pays qu’il ne quittera plus. Puis le Che reprend sa liberté d’engagement, et s’en va poursuivre la lutte. Ailleurs. Il ne reviendra plus.

Les yeux humides, usés par les années, Alberto Granado racontait et affirmait : « L’Amérique latine qu’a traversée et connue le Che a bien changé depuis », en évoquant les bouleversements politiques à l’œuvre sur le continent.

Les cendres d’Alberto Granado ont été dispersées en Argentine où il est né, au Venezuela où il a vécu, et enfin à Cuba, sa patrie d’adoption. C’était là sa dernière volonté.

(1) « Viva Guevara, quarante ans près sa mort », hors-série de l’Humanité, septembre 2007, 84 pages, 10 euros.

BIO EXPRESS :

 1922. Naissance à Cordoba en Argentine.

1943. Alberto Granado rencontre Ernesto Guevara autour du rugby. Mial et Fuser, leurs surnoms de sportifs, partageront par la suite une même passion pour la médecine. Le premier deviendra biochimiste, le second médecin.

1951-1952. Voyage avec Guevara en Amérique latine, à moto, surnommée la Poderosa (la Vigoureuse). Ce périple participera à la prise de conscience des deux hommes des réalités sociopolitiques continentales de l’époque.

1960. Après la révolution, Alberto Granado et Ernesto Che Guevara se retrouvent à La Havane.

1961. Granado s’installe défi nitivement à Cuba, où il dirigera le département de génétique jusqu’à sa retraite, en 1994.

1967. Le Che meurt, exécuté en Bolivie.

1978. Publie Sur la route avec Che Guevara.

2004. Le réalisateur brésilien Walter Salles tourne Carnets de voyage, l’histoire du roadmovie des deux jeunes gens.

2011. Décès à La Havane, à l’âge de quatre-vingt-huit ans.

Cathy Ceïbe

Publié dans Amérique latine

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