Des militaires pour former les profs !

Publié le par pcfuzege

  panneau-ecole-1

En guise de formation, des dizaines de jeunes enseignants bordelais ont eu droit, début décembre, au discours rétrograde de représentants de la Grande Muette. Récit d’une journée d’anthologie.

«Beaucoup ont cru à une mauvaise blague. » À tort. Le 3 décembre, les professeurs stagiaires de l’académie de Bordeaux, réunis pour l’une de leurs rares journées de formation, ont eu la surprise de voir, tout l’après-midi, se succéder à la tribune des intervenants d’un genre un peu particulier : des militaires, venus professer la bonne parole sur le rôle de l’armée dans la nation et les « coopérations » possibles entre l’éducation nationale et la Grande Muette…

  Panneau-ecole-2.jpg

Plusieurs heures de discours sécuritaire

Cette session, organisée dans deux lycées de Dax et Bordeaux, a « sidéré » les jeunes profs. Pensez : eux qui étaient venus pour apprendre leur métier ont dû écouter plusieurs heures de discours sécuritaire, le tout sur fond d’images viriles de militaires en exercice de tir et de Twin Towers en flammes !

« Un colonel nous a parlé des tanks, des sous-marins, du nombre de militaires à l’étranger…, témoigne un des stagiaires de Dax. Où est l’intérêt pédagogique ? Ça ressemblait à une journée portes ouvertes sur l’armée. On nous a même incités à orienter nos élèves en difficulté vers des carrières militaires ! » À Bordeaux, l’un des gradés aurait égayé son discours de saillies idéologiques du genre : « Grâce à dieu et à l’arme atomique, nous connaissons la paix en Europe depuis soixante ans. »

L’ambiance n’a pas manqué de se tendre. À Bordeaux comme à Dax, de nombreux stagiaires, furieux, ont commencé à quitter les lieux sous l’œil réprobateur des inspecteurs pédagogiques régionaux. Un commandant de réserve, également prof d’histoire, se serait alors lâché : « En salle des profs, on entend des conversations d’intellectuels qui ne servent à rien alors que nous, dans l’armée, on agit pour la nation ! » Des propos appuyés par un autre gradé. « Il a affirmé de manière décomplexée qu’il n’y a pas de déontologie dans l’éducation nationale ! », assure un stagiaire.

 

panneau-ecole-3.jpgUn après-midi au goût amer

Cet après-midi d’anthologie a laissé aux jeunes profs un goût amer. « C’est d’autant plus agaçant que nous sommes dans une période intense dans nos établissements : remplir les appréciations et les notes dans les bulletins de nos élèves, participer aux conseils de classe, participer aux rencontres parents-professeurs… Là, j’ai l’impression d’avoir perdu mon temps », raconte un stagiaire.

Surtout, depuis septembre et l’entrée en vigueur de la réforme de la formation des maîtres, les lauréats du Capes sont placés, d’emblée, à plein-temps dans les classes, avec de vagues promesses de formation. « Cette journée “militaire” est d’autant plus ahurissante que les stagiaires de l’académie n’ont toujours pas débuté leur formation disciplinaire, s’agace Anne-Laure Tidjditi, du Snes Lot-et-Garonne. Ça ne répond pas du tout à leurs besoins réels… »

Le syndicat n’a pas manqué d’interpeller le recteur, Jean-Louis Nembrini, ex-directeur général de l’enseignement scolaire sous Xavier Darcos. Contacté hier, celui-ci ne nous avait pas répondu à l’heure du bouclage. Silence dans les rangs ?

Laurent Mouloud

 

Extrait de "L'humanité" du samedi 18 décembre 2010 

Publié dans Education

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article