Fêtons le droit de vote des femmes, mais stop au sexisme politique!

Publié le par pcfuzege

femme_vote_hd3fran.jpgLe 21 avril 1944, grâce à l'amendement déposé par le communiste Fernand Grenier à l'Assemblée consultative provisoire à Alger, le droit de vote et d'éligibilité des femmes est établi en France. Soixante-dix ans après, si « la femme et la politique » ne font plus qu’une, la fragilité de cet acquis social demeure… Trajectoire politique avec Janine Mossus-Levau, directrice de recherche au Cevipof (Centre de recherches Politiques de Science Po) et auteur du dictionnaire des sexualités*.

Comment expliquer que le droit de vote des femmes soit arrivé seulement en 1944, un siècle après l’obtention du suffrage universel en 1848 ?
Janine Mossuz-Lavau: 
C’est vrai que nous sommes l’un des derniers pays européens à avoir accordé le droit de vote aux femmes. Cela tient à plusieurs raisons. Entre les deux guerres, la chambre des députés avait voté en faveur de ce droit mais à chaque fois le sénat s’y est opposé. Pourquoi ? Les radicaux, qui étaient très puissant à l’époque, pensaient qu’elles voteraient à droite comme le curé ou leur mari. Ensuite, de nombreux hommes s’appuyaient sur des arguments sexistes pour faire peur à ceux qui voulaient donner le droit de vote aux Françaises. On entendait de tout : « Le foyer sera un enfer, les enfants seront négligés, la femme charmante et précieuse à pour rôle de séduire et non de se battre… ».
Mais en avril 1944, l’obtention du droit de vote pour les femmes apparait comme la suite logique et légitime d’un combat de lutte mené durant la résistance. De nombreuses femmes ont fait parti de la résistance et étaient dans les premiers rangs au moment de la libération. La lutte a permis le changement car cela aurait été scandaleux de ne pas pouvoir voter au lendemain de la seconde guerre mondiale.

A t-il été simple de devenir citoyenne ?
Janine Mossuz-Lavau: Oui, les femmes étaient prêtes à participer au devoir. Elles attendaient juste que la loi leur permette l’accès aux urnes. Dans toute la France, le sentiment d’éligibilité au féminin s’est vite ressenti. En milieu rural, on remarquera d’ailleurs très peu d’abstention du côté des femmes car dans les petites communes tout le monde se connait. Il aurait été mal vu de ne pas aller voter.

Lors des élections municipales, le 29 avril 1945, les femmes vont voter pour la première fois. Paradoxalement, jusque dans les années 1960, les femmes n’avaient pas le droit d’avoir de compte bancaire, il existait encore une notion de chef de famille…
L’accès à l’isoloir, pour les femmes, a-t-il était si évident que ça finalement ?
Janine Mossuz-Lavau: 
En effet, la participation des femmes aux différentes élections ne s’est pas faite en une fois mais en trois temps. Jusque dans les années 60, les femmes s’abstenaient plus que les hommes et votaient moins à gauche. Elles étaient moins réactives au débat politique que les hommes. C’est le temps de l’apprentissage. La deuxième période s’étend des années 70 jusqu’à la fin des années 80 ; véritable moment de décalage, accompagné d’une période d’épanouissement politique. Les femmes se mettent à aller aux urnes, autant que les hommes et l’écart entre les votes de gauche et ceux de droite se réduit assez notablement. Depuis 1990, l’autonomie politique est omniprésente chez les femmes. Pour la première fois, les femmes votent à gauche autant que les hommes. Je dis « période d’autonomie » car le premier tour de l’élection présidentielle de 2002  l’a démontré. Si les femmes avaient été les seules à avoir le droit de vote, Jacques Chirac serait arrivé en tête au premier tour suivi de Lionel Jospin. En revanche, si ce n’était que les hommes qui avaient eu le droit de vote, Jean-Marie Le Pen serait arrivé en tête au premier tour, suivi de Jacques Chirac.  

Dans l’échiquier politique féminin, on retrouve Arlette Laguiller (Lutte Ouvrière), 1ère femme à se présenter à une élection présidentielle, Catherine Trautmann, (PS),  première maire d’une ville de 100 000 habitants, Edith Cresson (PS),première et unique femme 1er Ministre, Anne Hidalgo, (PS), première maire de Paris… Comment peut-on expliquer que la volonté politique de placer des femmes en tête de liste soit-elle si présente à gauche et finalement moins visible à droite ?
Janine Mossuz-Lavau: 
Les partis de gauche ont toujours beaucoup plus promu les femmes dans la classe politique qu’à droite parce que le socle idéologique de la gauche, c’est l’égalité. Le combat contre les inégalités, incarné par la lutte des classes, comprend celui de l’égalité homme-femme. Donc, la place des femmes en politique était logiquement une revendication des partis de gauche.  Tandis qu’à droite, la perception de la société renvoie plutôt à une notion de hiérarchie.

Aux élections législatives de 2012, la proportion de femmes élues atteint 26,9 %. Un très net progrès par rapport à 2007 (18,5 %). Mais à ce rythme, la parité à l’Assemblée nationale ne sera pas atteinte avant 2030… Quel est le problème ?
Janine Mossuz-Lavau: 
La loi sur la parité n’est contraignante qu’au niveau local. Il n’y a pas de contraintes pour les législatives. Les principaux partis, pendant un certain temps, ne se sont pas préoccupé de cette close, donnant comme argument : « On ne peut pas renvoyer chez eux des députés qui n’ont pas démérité, pour mettre à la place des femmes ». Elles sont donc arrivées dans un climat politique masculin où il a fallu se faire une place. En 1936, elles étaient 6% de femmes à l’Assemblée, en 1993 elles n’étaient encore que 6%. Si aujourd’hui, on atteint les 27%, le regard sur la femme politicienne reste dur. Le sexisme est omniprésent. C’est effrayant. Pour exemple, en 1997, un certain nombre de femmes entrent à l’Assemblée, suite aux élections anticipées, sous le mandat de Jacques Chirac. Quand celles-ci sont venues exposer leur programme à la tribune, on a entendu crier dans les travées « à poil ». Autre anecdote malheureuse, quand Ségolène Royale a annoncé sa candidature en 2007. Les réactions sexistes ont fusé à l’intérieur même du parti socialiste. Laurent Fabius se demandait qui allait garder les enfants, Jean-Luc Mélenchon précisait que l’élection présidentielle n’était pas un concours de beauté, Dominique Strauss-Khan souhaitait qu’elle étudie ses livres de cuisines… D’ailleurs, après l’histoire du Sofitel, de nombreuses femmes ont déploré les horribles discours sexistes que tenaient certains à l’Assemblé et leurs difficultés à exercer leurs fonctions.  

70 ans de droit de vote des femmes, un acquis de lutte, certes, mais comment expliquer que la France soit 34e au rang mondial de la représentation des femmes au parlement ? 

Janine Mossuz-Lavau: Ce droit de vote, elles l’ont gagné, elles l’ont mérité. Aujourd’hui les femmes sont salariées, elles sont exposées à d’autres messages car elles sortent de chez elles. Un véritable progrès qui s’affine depuis 70 ans. Là, où il faut maintenant agir c’est sur le droit d’éligibilité. On est très en retard contrairement aux Pays du Nord qui présentent une parité totale. L’accès tardif au droit de vote des femmes nous fait défaut, forcément. Après, je pense que l’accès à la politique, tout comme aux postes à hautes fonctions, pour les femmes est un processus qu’il faut travailler dès le plus jeune âge. Elles ne doivent plus se sous-évaluer. C’est certain qu’il y a un problème de mœurs à corriger pour faire avancer l’égalité homme-femme aussi bien en politique que dans la vie de tous les jours. Malheureusement, les derniers démêlés qu’il y a eu en France concernant le mariage pour tous et la théorie du genre prouvent que le combat est encore long et ardu.

Publié dans Liberté

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