Florence Aubenas s’en va t’en guerre au pays des chômeurs et des précaires

Publié le par pcfuzege.over-blog.com

Critique de Philippe Jéröme
 
Le quai de Ouistreham,de Florence Aubenas.
Éditions de l’Olivier, 270 pages. 19 euros. 9782879296777.jpg
 

Ce livre saisissant de notre consœur du Nouvel Observateur rend un peu plus visibles celles qui « ne trouvent plus de travail mais des heures » sur ce Quai de Ouistreham, grand reportage 
qui semble faire écho à ce Quai de Wigan 
des mineurs anglais dépeint peu après la crise 
de 1929 par George Orwell.
Les premières victimes expiatoires de la crise actuelle portent moins aujourd’hui casques, bleus et bottes 
que blouse, talons et charlotte. « Elles ont les traits bouffis par les horaires impossibles d’un travail 
à la fois pénible et insuffisant. » Florence Aubenas, 
à la manière du reporter allemand Günter Wallraff se glissant dans la peau d’un immigré trimant dans 
la sidérurgie (Tête de Turc, 1986), s’est métamorphosée en femme de ménage blonde à lunettes abandonnée 
par son concubin et qui cherche du boulot. À quarante-huit ans, avec pour tout bagage et seul diplôme reconnu par les patrons son permis de conduire, elle est « plutôt le fond de la casserole », comme on lui jette élégamment à l’agence d’intérim de Caen. Dans cet ancien bastion de la classe ouvrière (SMN, Moulinex, Valeo, RVI…) à l’industrie dévastée, il ne faut pas trop compter sur les agents débordés de Pôle emploi, qui n’ont à proposer comme « annonce juteuse » qu’un CDI de maçon à 10 euros de l’heure. Alors, pour faire bouillir la marmite, cette bonne à rien qui a dégoté l’indispensable voiture – une Fiat de 92 baptisée « le Tracteur » – est prête à tout. Déclarée « apte » en moins de cinq minutes par un médecin du travail « infiniment las », elle aura effectivement tout connu  : stages de formation bidons, vexations et humiliations infligées par des chefs cyniques qui annoncent à une ouvrière licenciée qu’elle va « toucher d’un coup 200 euros, un parachute doré, quoi »  ! Elle aura accepté ces « boulots de merde » qui ont poussé au suicide une ouvrière de Moulinex « qui faisait dans le chèque emploi service ». Elle se sera portée volontaire pour « faire les sani’ » sur un ferry, profitant du fait que « les hommes ne frottent jamais la cuvette des W.-C. », ou pour briquer jusqu’à l’épuisement les bungalows d’un camping. Quelques poignées d’heures qui lui auront tout juste payé ses 348 euros de loyer pour une chambre meublée. 
C’est la solidarité nouée avec d’autres, invisibles, dont Florence Aubenas trace le portrait sensible, qui lui a permis de tenir six mois, avant de décrocher un CDI. Il y a Philippe, rencontré dans un Salon de l’emploi où seule l’armée recrute vraiment, et Suzy qui, lors de la grande manif du 19 mars 2009, « se cale sous une banderole au hasard et la suit gravement comme on escorte l’encensoir ». Il y a aussi Sylvie la communiste, « la seule qui parle politique » et qui sera élue déléguée. Des salariés précaires qui se battent et se débattent dignement dans cette « vie en marche arrière » décrite sans misérabilisme par une journaliste de grande classe.

 

 

Cet ouvrage est aussi disponible à la Médiathèque d'Uzès.

 

Publié dans Enjeux politiques

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