Gérard Mordillat : « On se lit toujours dans les livres »

Publié le par pcfuzege

Gérard Mordillat, écrivain et cinéaste engagé, publie Rouge dans la brume (Calmann-Lévy), 
un roman puissant dans lequel 
les salariés licenciés d’une industrie 
du nord de la France se battent pour sauver leurs emplois. L’auteur dénonce un système qui méprise les travailleurs au profit des actionnaires.

 

Mordillat par Pierre Pytkowicz-copie-2

Rouge dans la brume est le dernier volet d'une trilogie "sociale", pourquoi y avoir consacré trois livres ?

Gérard Mordillat. Tout part du travail de l’écriture elle-même. Notre part des ténèbres est né avant même que j’aie fini les Vivants et les Morts. Quant à Rouge dans la brume, il doit aussi au livre qui le précède. Il correspond au moment où j’ai compris qu’en réalité, tous les conflits sociaux qu’on nous présente comme des conflits locaux ou de branches ne sont qu’un seul et même conflit que l’on pourrait résumer en parlant d’oppositions entre le salariat et l’actionnariat. La lutte des classes, aujourd’hui, s’exprime dans ces termes-là. Le salariat – tous les salariés, puisque aujourd’hui on ne peut pas dire qu’il y ait une classe ouvrière qui se reconnaisse comme telle –, face à une autre classe extrêmement organisée et puissante : l’actionnariat. L’actionnariat a mis la main sur l’économie en général et l’industrie en particulier. Deux blocs s’affrontent, pour l’instant au désavantage des salariés qui n’ont peut-être pas encore pris suffisamment conscience de leur capacité d’organisation, de leur puissance.

Dans votre roman, la mutualisation des luttes paraît être la solution 
pour inverser cette tendance. C’est presque un projet politique ?

Gérard Mordillat. Bien entendu, il y a un projet politique qui sous-tend et fait partie de mon travail de romancier. Je crois que le jour où l’on comprendra que tous les conflits ne sont qu’un, on aura fait un grand pas dans la conscience des forces en présence. Aujourd’hui, tout ce qui se passe dans les entreprises n’est fait que dans la perspective de satisfaire l’actionnariat. Les rémunérations des patrons étant indexées sur la satisfaction des actionnaires, on voit exploser les revenus des dirigeants d’entreprise qui ont abandonné toutes ambitions industrielles pour n’avoir que des ambitions financières. Il faut absolument combattre et faire cesser d’urgence cette situation car il y a là quelque chose de « philosophiquement » insoutenable et qui suscitera, à mon sens, des révoltes plus fortes et plus profondes que celles auxquelles nous avons déjà assisté.

Y a-t-il eu une évolution rapide ces dernières années du monde
de l’entreprise ?

Gérard Mordillat. Le grand changement à l’intérieur des entreprises est mesurable, selon moi, par les évolutions de langage. Lorsqu’en 1977, avec Nicolas Philibert, nous avons tourné la Voix de son maître, un documentaire sur le discours patronal, il y avait dans toutes les entreprises un directeur du personnel. Lorsque le film est sorti en 1978, il avait été remplacé par un directeur des ressources humaines. On était passé du personnel à la ressource. Aujourd’hui, il n’y a plus ni personnel ni ressource, mais une notion abstraite, purement comptable : la « variable d’ajustement ». Les salariés sont à la fois chassés de l’histoire, de leur identité, de leurs savoirs et de leurs pratiques, pour n’être que cette masse abstraite supposée disponible à merci et révocable aussi facilement. Une statistique. Les plans de licenciements, que l’on appelait déjà « plans sociaux » avec une noire ironie, s’appellent désormais « plans de sauvegarde de l’emploi », c’est d’un cynisme absolu. Le discours médiatique a fait disparaître le mot salaire. Il est devenu le coût du travail, ce qui sous-entend que le travail n’est qu’une charge, un poids pour l’employeur. Et il n’y a plus non plus de profits mais de la création de richesses. On voit bien d’un côté un coût, et de l’autre une création. La charge idéologique est là transparente, lumineuse.

Dans votre livre, vous abordez à travers la lutte des salariés de la Méka, la question du syndicalisme. Est-ce un système à réinventer ?

Gérard Mordillat. Le syndicalisme français souffre de plusieurs choses. D’une part, je ne comprends pas que les syndicats acceptent d’être nommés par les organisations patronales « partenaires sociaux ». Il est très clair que le Medef et toutes les organisations libérales ne sont en rien des partenaires, et surtout pas « sociaux ». D’autre part, la rupture des centrales syndicales avec les partis politiques était sans doute nécessaire, mais elle a été poussée si loin que désormais les responsables syndicaux s’interdisent de tenir un discours politique sur le monde. C’est impensable de vouloir transformer la société sans avoir de discours politique, comme si leur champ d’interventions se limitait au domaine professionnel. Le syndicalisme français, dans sa grande majorité, a renoncé à être l’outil de combat qu’il devrait être. Il est perçu comme une sorte « d’organisation d’assistance ». On se tourne vers le syndicat non pas pour dire : « Battons-nous, soyons plus forts et exigeons un certain nombre de choses », mais pour dire : « Défendons le peu que l’on peut nous accorder. » J’ai ressenti très puissamment lors du mouvement contre la soi-disant réforme des retraites, qu’il y avait une coupure entre les salariés et les directions des centrales syndicales, notamment sur la question de la grève générale. Ce ne sont pas des défilés, aussi importants qu’ils soient, qui peuvent modifier le rapport de forces. Il faut que le syndicalisme soit de combat et non pas d’assistance.

Votre roman est ponctué de « paroles de dirigeants », est-ce un moyen d’ancrer la fiction
dans la réalité ?

Gérard MordillRouge dans la brumeat. Oui. Ce sont des paroles authentiques de responsables politiques qui permettent d’avoir une lecture historique de cette lutte. Le roman peut être le véhicule non seulement de l’écrit, mais aussi de savoirs et d’histoire. C’est rendre au roman la place qu’il avait au XIXe siècle, qu’il a eue de façon magnifique en Amérique dans les années vingt à quarante, et qu’il avait perdue pour se tourner vers le narcissisme et l’interrogation sur soi. Il y a un tel espace de liberté dans le roman que l’on peut, l’exemple le plus magistral étant Victor Hugo, tout dire. Le roman peut tout charrier, c’est un fleuve immense qui permet de dire et d’avancer. Il porte avec lui à la fois de la connaissance, bien sûr du romanesque, et le destin de personnages. Rouge dans la brume est construit sur une sorte de dialectique entre l’intime et le public. Ces questions d’ordre macroéconomique qui nous travaillent, s’incarnent dans le secret des familles, dans l’intimité des couples, jusque dans le corps des personnages. On se lit toujours dans les livres.

Diriez-vous que vous avez écrit
un roman révolutionnaire ?

Gérard Mordillat. Révolutionnaire, je n’en sais rien, mais qui porte l’idée de la révolution, qui essaye d’en montrer les voies et d’en structurer la pensée, oui, certainement. Il est possible de penser le monde autrement et si l’on se tourne vers l’histoire des révolutions, on voit à quel point l’œuvre des révolutionnaires de 1789 était de penser autrement un monde qui paraissait totalement immuable. Je crois que nous sommes aujourd’hui dans une situation où il est d’une urgence vitale de penser le monde autrement. En ce sens oui, je suis révolutionnaire. Les chantiers sont si importants que le bouleversement qu’ils supposent pour rétablir l’égalité entre les citoyens, pour redonner un sens à la démocratie voire à la République, nécessite une action d’une si grande ampleur qu’elle s’appelle forcément « révolution ».

Entretien réalisé par 
Marion d’Allard

Extrait de "L'humanité" du jeudi 6 janvier 2011

Publié dans Culture

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