Lu dans l'Humanité du 19 février

Publié le par pcfuzege

Mort d’un ministre, l'éditorial de Claude Cabanesmontebourg_8.jpg

Monsieur Montebourg est mort. C’est une façon de parler naturellement… On ne va donc pas appeler à la rescousse quelque Bossuet moderne pour prononcer l’éloge funèbre devant le corps du disparu, auquel on souhaite longue vie… Non. Le mort c’est le ministre : il a été englouti corps et biens avec ses convictions affirmées à gauche, avec son œil d’aigle sur les intentions du monde de la finance, avec sa fibre combattante, qui ont sombré dans les eaux glacées de la conversion au libéralisme absolu.

On l’a compris hier matin sur France Inter : il ne restait que l’avocat ! Grand expert en fleurs de rhétorique et en enfilage de perles, certes… Mais si la politique de la France ne se fait pas à la corbeille, comme disait de Gaulle, sa politique industrielle ne se fait pas au prétoire, Maître…

Évidemment, on se doutait depuis quelque temps que le ministre du Redressement productif avait calé son pilote automatique sur la fréquence de l’Élysée… « Il faut douter de tout », disait Karl Marx, 
en latin, même de la conscience politique 
de M. Montebourg. Mais, tout de même, voir le président de la République et quelques-uns de ses ministres donner « le baiser aux maîtres du monde » a laissé baba même mon voisin, électeur socialiste depuis quarante ans. Et la comparaison mise en œuvre hier devant les micros entre le pacte Gattaz-Hollande et le chantier ouvert à la Libération par le Conseil national de la Résistance pour arracher la France à la fosse commune n’est pas digne d’un homme d’État.

Pourtant les mêmes « maîtres du monde », réunis autour de la vaisselle de la République, avaient lâché le morceau il y a moins d’un mois 
à Davos au cours du Forum économique mondial. 
Ils étaient convenus qu’ils avaient « fait le job » : ils avaient délibérément tapé sur le clou des inégalités et transformé le fossé entre riches et pauvres en abîme. Ainsi, à table, avant la sarabande de fruits rouges, 
M. Montebourg aurait pu interpeller ses voisins 
(ses nouveaux camarades, messieurs Nestlé, Samsung, General Electric, Siemens, etc.) sur ce fait, source infinie de vertige : 1 % des hommes les plus riches de la planète possèdent l’équivalent de ce que possèdent les 99 % restants, soit 110 000 milliards de dollars ! 
Quel appétit ! Pour atteindre cette performance, ils ont asservi à leurs fins toutes les règles de la marche des sociétés et du monde. Même madame Lagarde, directrice du Fonds monétaire international, s’en inquiétait au mois de janvier dans les colonnes du Financial Times : 
« Les bénéfices de la croissance ont profité à trop peu 
de gens. Ce n’est pas bon pour la stabilité. » 
Et c’est sur ces gens-là que l’on compte pour sauver 
la patrie ? Cette allégeance du chef de l’État aux grandes multinationales a peut-être une signification 
plus large : l’élément d’une entreprise de « droitisation » du pouvoir politique et de la société française.

Y a-t-il un rapport entre cette domination planétaire du capital et cette remarque que faisait lundi matin, sur France Inter aussi, Marcel Gauchet, un historien spécialiste des questions de l’éducation : 
« Le stock de vocabulaire dont dispose, en entrant à l’école élémentaire, un petit garçon ou une petite fille 
est le déterminant de ce que sera son destin social » ? 
Ce stock, cette aptitude forte ou faible à la parole, dépend de l’insertion de sa famille dans le dispositif des classes sociales. Il y a bien sûr un rapport.

Publié dans Parus dans l'Huma

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