Agriculture. « Les réformes agraires sont devant nous »

Publié le par pcfuzege.over-blog.com

griffonAgronome et économiste, Michel Griffon travaille 
à l’Agence nationale de la recherche.
Depuis quinze ans, ses travaux visent la mise en place d’une agriculture qui réduise les apports d’engrais et de pesticides.
Une agriculture "écologiquement intensive".

 

Entretien réalisé par Gérard Le Puill [extrait].

 

 

Comment abordez-vous la question cruciale de la fertilisation des sols pour maintenir les rendements  ?

 

Michel Griffon.  La méthode conventionnelle revient à considérer le sol comme un substrat minéral. On ajoute des engrais chimiques, qui correspondent aux besoins de la plante. Ça coûte très cher, ça demande un labour avec une dépense d’énergie importante, ça aboutit assez fréquemment au tassement des sols et à leur érosion. Face à ces inconvénients, l’aspect écologiquement intensif se définit par quatre fonctionnalités complexes. D’abord, la photosynthèse, qui fabrique de la biomasse, donc des plantes. Ensuite, on utilise la décomposition des plantes mortes. Une fois les plantes décomposées, on a de l’humification ou de la fabrication d’humus. Arrive ensuite une nouvelle décomposition, qui s’appelle la minéralisation, au terme de laquelle on obtient les mêmes éléments fertilisants que ceux fournis par les engrais. Quand on veut amplifier ce mécanisme, il faut utiliser au maximum la capacité du soleil pour faire de la biomasse. En France, les cultures n’utilisent qu’une fraction des apports solaires. Avant que la culture soit installée, le sol est nu et rien ne pousse. Quand on a fait la récolte céréalière, en juillet-août, il n’y a plus rien qui pousse. En revanche, si on a des plantes avant le semis et après la récolte, ces plantes utilisent la lumière solaire et le gaz carbonique de l’air pour fabriquer de la biomasse, ce qui nourrit le processus que j’expliquais plus avant  : la décomposition, l’humification, la minéralisation. On y gagne aussi sur d’autres aspects, car ces plantes couvrent le sol, elles limitent l’érosion, elles retiennent l’eau en même temps qu’elles donnent des éléments nutritifs.

Ça ne remplace pas la totalité des engrais. Mais ça nous donne une conception différente des choses, parce qu’on fait faire par la nature en amplifiant au maximum sa capacité à agir. Après, on complète au besoin par la technologie conventionnelle. Nous avons là une différence avec l’agriculture biologique. Cette dernière n’utilise que des processus naturels. C’est très vertueux. Néanmoins, l’agriculture biologique n’arrive pas encore à des rendements suffisants. Peut-être qu’elle y arrivera. Elle se fixe de telles contraintes qu’elle est extrêmement inventive. On devrait d’ailleurs la financer davantage pour son inventivité. En agriculture écologiquement intensive, il s’agit d’aller vers le biologique de façon progressive en limitant les apports du conventionnel au strict nécessaire. C’est une agriculture qui intéresse de plus en plus, car elle permet des transitions qui vont vers une écologisation de l’agriculture.

Dans l’opinion courante, ce qui est produit par l’industrie à partir de rien est mauvais et ce qui est dans la nature est bon. C’est faux dans les deux cas, car on n’est sûr de rien. Il faut toujours rester prudent, mais en imitant la nature et en travaillant avec de faibles doses de produits chimiques, on a tout de même une garantie supplémentaire de limiter le risque.

 

 

Les associations de graminées et de légumineuses jouent-elles un rôle important pour limiter les apports d’engrais  ?

 

arton2765230-f196aMichel Griffon. Oui, car les légumineuses ont cette fonctionnalité naturelle de pouvoir utiliser l’azote de l’air gratuitement. Il faut toujours appliquer et amplifier des mécanismes naturels, c’est de la technologie gratuite. Ça ne veut pas dire que c’est toujours facile. C’est même difficile, car il faut de la main-d’œuvre, de l’intelligence et de l’observation. On observe très bien dans les agricultures pauvres. En Indonésie, l’utilisation des principes de ce qu’on appelle la lutte biologique – insectes prédateurs contre insectes ravageurs – s’est traduite par des progrès considérables. Il y a eu des projets fondés uniquement sur l’observation et la formation qui ont été d’immenses succès techniques. Ça coûte moins cher que d’acheter des produits phytosanitaires qu’on maîtrise mal et qu’on utilise de façon parfois dangereuse dans les pays pauvres. Je défends donc l’idée que cette agriculture écologiquement intensive, certes, intéresse les agricultures riches, mais fondamentalement elle est bâtie pour les agricultures pauvres.

 

 

Article complet dans "L'Humanité" du lundi 26 avril 2010 et sur le site : www.humanite.fr

Publié dans Agriculture

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